J’aime vraiment mon tas de compost, tout ce qui pourrit au fond de mon jardin, j’y mets des épluchures, les restes, de tout ce que nous
ne voulons plus.
Le temps fait de la terre dans laquelle, si j’ai le courage je mettrais, l’espoir de ces fleurs qui se dessécheront ou même gèleront
l’hiver prochain.
Ce que j’aime surtout dans mon compost, c’est de me dire qu’une fois pourri, oublié et bien sûr détruit, ce que je nie sera le lit
d’autres beautés.
Martial est un philologue reconnu, recherché, respecté... La grammaire est son seul horizon et depuis plusieurs années, il se consacre exclusivement au verbe «
faillir ». L'histoire tourmentée de ce verbe et la complexité de ses acceptions sont depuis longtemps ses joies, ses nuits, sa Béatrice.
Ce verbe absorbait tout et "faillir" était son but, sa quête, sa gloire...
Un jour, parachevant un article sur la valeur des infinitifs après le verbe « faillir », un exemple anodin surgit sur l'écran de son ordinateur : « J’ai failli être heureux. »
Ce simple exemple lui rappela, par je ne sais quelle association d'idées, un bateau rouge qui portait le prénom d'une jeune fille. Alors, il effaça ses fichiers et se consacra à d'autres verbes
moins abscons.
Parfois, des idées de textes fantastiques à écrire m'assaillent. Et puis...
Soit l'idée seule est belle et le texte destiné à bouleverser toute conception ultérieure de la littérature s'avère être tout pourri ; soit je n'ai rien pour
noter quand l'idée est là ; soit j'ai mieux à faire et l'idée s'en va.
Bref, le plus souvent je me retrouve devant mon écran blafard, des écouteurs dans les oreilles à écouter de la musique forte en me demandant non seulement
quelle était l'idée, mais encore, si seulement je l'ai eue... Et quand bien même l'idée serait encore là, je n'ai que la flemme de l'écrire et laisse tout tomber.
Dans le meilleur des cas je me souviens un peu, non de l'idée, mais des associations d'idées qui l'ont déclenchée et j'évoque furtivement de vagues images avant de tout laisser tomber ; dans le
pire des cas, je ne me souviens, comme ce soir, de rien, sinon d'un improbable sentiment agréable d'avoir peut-être eu un semblant d'idée.
Le plus souvent alors, je clique sans but, ouvrant des fenêtres multicolores et accrocheuses, hésitant seulement à aller me coucher sans avoir le sentiment de perdre mon temps plus que
cela.
Ces textes ont bien failli disparaître, chiffonnés, déchirés, recyclés. Il les avait oubliés. Ils traînaient dans des coins, sur divers bouts de papier. Et
pourtant, ils sont les souvenirs, l'album photo de dix années perdues, d'une vie gaspillée, dix années de grande paresse.
Retrouvés, rassemblés, dépoussiérés, ils forment un tout à peu prés cohérent. Ils servent surtout à étayer son histoire illustrant ce qu'est la genèse de tout
rangement : redécouverte de parcelles de vie oubliées.
Hors contexte, sortis de leur gangue de poussière, détachés de la moquette, resurgis des papiers qui s'entassaient pèle mêle sur le bureau, des lieux où ils ne
signifiaient rien. Littérature désastreuse, souvenirs de passions oubliées, crises esthétiques désuètes, morceaux de bravoure sans intérêt. Et les voilà qui, au fil du rangement, ressurgissent,
et crient non seulement pour lui «j'ai vécu », mais en plus, lui parlent tant, rendent un semblant de cohérence à sa vie, et par une curieuse rétroaction, lui redonnent foi en l'avenir,
peut-être.
Quoique. Ces dix années avaient été terribles, alors les dix ans à venir ...
et j'aime qu'on me le dise